À Petit-Saut, le lac formé par le barrage semble paisible, traversé par quelques pirogues de guides. Derrière ce décor discret, l’écotourisme en Guyane affronte déjà des questions que personne ne tranche vraiment.
Sous la surface, des troncs fantomatiques attendent d’être débités, promesse de contrats pour la biomasse et source de tensions avec les acteurs du tourisme. Pour les guides, chaque arbre hissé hors de l’eau incarne un conflit d’usage du bois sur ce lac artificiel amazonien encore présenté comme refuge pour la faune.
Petit-Saut, un lac né d’un barrage et d’une forêt engloutie
Au cœur de la Guyane, le lac de Petit-Saut s’étire entre Sinnamary et Saint-Élie, là où le fleuve a été retenu par une gigantesque retenue d’EDF. Ce plan d’eau artificiel a fait disparaître sous lui une vaste forêt amazonienne.
Depuis sa création, le réservoir transforme le cours et les usages du Sinnamary. Depuis la mise en eau 1994, la retenue associée au barrage hydroélectrique de Petit-Saut occupe une surface 365 km², hérissée de troncs gris qui affleurent encore. Ce paysage résulte d’un ennoyage de forêt tropicale sans coupe préalable, laissé tel quel avant l’inondation, ce qui façonne aujourd’hui la vie aquatique, le climat local et les usages humains.
Un paysage d’arbres noyés devenu vitrine du tourisme lent
À l’aube, le lac de Petit-Saut se couvre d’une pellicule de brume qui se faufile entre les troncs morts dressés hors de l’eau. Les guides décrivent ce décor comme un théâtre silencieux où chaque cri d’oiseau résonne.
Quand la lumière grimpe, le lac révèle un damier de troncs et de couloirs d’eau calmes. Dans ces passages, la brume matinale tropicale se disperse et laisse place aux embarcations qui avancent en silence, idéales pour le kayak sur lac forestier notamment. Les circuits valorisent un tourisme lent et écologique, avec observation naturaliste, baignades contrôlées et haltes pour un bivouac en hamac sous les étoiles, ce qui nourrit l’image d’un site tourné vers le temps. Parmi les moments recherchés, on peut citer :
- Les glissades silencieuses entre les arbres noyés au lever du jour.
- Les pauses pour écouter les cris de singes hurleurs et le chant des aras.
- Les repas pris sur de petits îlots, avec vue dégagée sur le lac et les troncs.
- Les veillées nocturnes où l’on observe le ciel noir de Guyane, sans pollution lumineuse.
À noter : depuis 2010, le lac de Petit-Saut est intégré à une zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique, ce qui renforce les exigences imposées aux projets touristiques et industriels.
Triton et Voltalia misent sur la « biomasse immergée » pour le bois et l’électricité
Le lac de Petit-Saut est né en 1994 lorsque le barrage a noyé 365 km² de forêt entre Sinnamary et Saint-Élie. Sur cette retenue, Triton a démarré en juillet 2023 un chantier d’exploitation du bois submergé, en annonçant la création d’emplois pour les villages voisins et une collaboration de long terme avec Voltalia.
Le programme prévoit l’extraction de 140 000 m³ par an jusqu’en 2050, pour un investissement de plus de 100 millions d’euros. Là, la valorisation de grumes immergées s’appuie sur l’anoxie et le bois conservé ; 18 % du gisement iront vers une scierie locale et l’export, le reste alimentant une production électrique à partir de biomasse de 10,5 MW couvrant 8 % des besoins du littoral.
À quelles distances l’industrie peut-elle cohabiter avec les parcours des guides ?
Pour les guides installés autour du lac de Petit-Saut, la question des distances avec les nouveaux chantiers ne relève plus d’un détail. Les zones de bivouac se retrouvent parfois à portée de vue des barges de découpe de troncs, tandis que la nuisance sonore des moteurs perturbe les balades à l’aube.
Les opérateurs affirment encore organiser un contournement des zones d’exploitation pour ménager les secteurs les plus sensibles, où vivent environ 10 % des loutres géantes recensées. Selon Triton, les activités resteraient limitées à 43 % du plan d’eau, et le déplacement des chantiers vers le sud dans les trois prochaines années devrait préserver les itinéraires en pirogues plutôt que kayaks prisés des naturalistes locaux.
À retenir : les coupes sous-marines de Petit-Saut s’inscrivent dans un objectif guyanais de mix 100 % renouvelable d’ici 2027, avec 27,5 MW de biomasse prévus à l’horizon 2033.
Loutres géantes, oiseaux et plantes épiphytes : les points de friction sur la biodiversité
Au cœur du lac de Petit-Saut, l’Office français de la biodiversité avance qu’environ 10 % de la population mondiale de cette espèce circule dans ces eaux et près des îlots forestiers. La loutre géante d’Amazonie y croise les barges de Triton ; ces mammifères restent fortement sensibles au dérangement et aux variations d’eau.
Les zones prévues pour extraire les troncs morts croisent les couloirs utilisés par les loutres et parcourus par les guides naturalistes. Là se concentrent les catiches et zones refuges, mais aussi des nids d’oiseaux lacustres et plantes épiphytes sur troncs, qui donnent à cette forêt noyée une valeur singulière.
Recours, préfecture et dérogation « espèces protégées » : le cœur du dossier
L’Association préservons Petit-Saut a contesté le projet de biomasse de Triton et Voltalia, jugeant que l’autorisation de la préfecture de Guyane ne protège pas la faune du lac. Ce dossier s’est traduit par un recours administratif A2PS, dénonçant l’absence de demande de dérogation espèces protégées pour les loutres géantes et plusieurs rapaces locaux.
En février 2025, le tribunal administratif a débouté l’Association préservons Petit-Saut, estimant que l’État et la préfecture de Guyane encadraient déjà correctement le projet de biomasse immergée sur le lac de Petit-Saut. Cette décision de justice février 2025 reprend les mesures d’évitement environnemental promises par Triton, que les opposants jugent encore très insuffisantes sur place.
Entre emplois locaux et image du site, l’écotourisme s’adapte à marche forcée
Au nord de la Guyane, le projet Triton porté par Voltalia promet d’exploiter la biomasse du lac de Petit-Saut grâce à un investissement annoncé de 100 millions d’euros. Pour l’adaptation des opérateurs touristiques ancrés depuis des années, la promesse de cent emplois directs remet en jeu leur équilibre économique local fragile.
Autour du lac, les bateaux de Triton devront récolter près de 140 000 m3 de grumes par an sur 43 % de la surface, pour alimenter une centrale biomasse censée fournir environ 8 % des besoins électriques de la Guyane jusqu’en 2050. Les guides d’A2PS évoquent une suspension temporaire d’activité pour protéger la réputation de site nature qui attire leur clientèle métropolitaine depuis plusieurs années.







